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Emily (Dickinson) : le flow des mots, le choc des sentiments

Il en fallait du courage pour s’attaquer à l’une des plus grandes poétesses américaines dite la Femme en blanc reconnue pour son talent certes mais aussi pour avoir vécu en recluse la majeure partie de sa vie dans la maison familiale de Amherst. Comment rendre la jeunesse de cette héroïne « sexy » surtout sur une plateforme comme Apple TV ?

ATTENTION SPOILERS

Avec Dickinson, la créatrice Alena Smith choisit de prendre le contrepied de son héroïne. Certes on garde l’époque et les costumes, les bals et les corsets, l’essence asociale d’Emily et son flow incessant de mots qui lui inspire ses plus beaux poèmes mais on saupoudre le tout d’une bonne dose d’humour, de musiques pop, de décalages oniriques et de propos queer. Et on échappe heureusement aux placements de produits Apple (l’anachronisme a ses limites) !

Amitié passion

A une époque où les sentiments des jeunes femmes les unes pour les autres se confondent facilement sans dire leur nom, on sait dès le pilot qu’Emily aime sa meilleure amie Sue d’un amour autre qu’amical et que si elles ne peuvent pas s’aimer c’est à cause de l’époque et parce que Sue doit épouser Austin, le frère d’Emily pour survivre à sa condition d’orpheline.

Si la série va finir par aborder de nombreux sujets tels que la libération de la femme (avec Lavinia, la soeur d’Emily), la liberté de la presse chez les afro-américains, la libido des femmes mariées (Emily Dickinson Mère), le besoin de paternité (chez Austin) ou encore l’impact de la célébrité chez Emily, l’histoire d’amour entre Emily et Sue est au cœur de la série.

Une relation fatalement contrariée, pure et ambiguë à la fois moins de la part de Emily que de Sue dont on n’arrive pas à savoir ce qu’elle veut vraiment (jusqu’au final de la saison 2). Une Sue qui change diamétralement entre la saison 1 et la saison 2.

La jeune femme timide de la saison 1 devient une maîtresse de maison qui ne vit que pour la représentation, pour les soirées qu’elle organise d’une main de de maître et dont on se félicitera le lendemain dans les colonnes de la gazette de Amherst. Comme Emily le lui fera remarquer, Sue est devenue superficielle.

La force des mots

En vérité le changement de comportement de Sue est du à plusieurs choses : une fausse couche très avancée (ce qu’elle cache à Austin), un désintérêt total pour son mariage et son époux, une liaison avec l’éditeur en chef du journal de Amherst et l’afflux de poésies qu’Emily lui envoie en quête de son avis.

Mais comme Sue finira par l’avouer, les mots d’Emily sont trop forts, ils la touchent profondément et ne cessent de lui rappeler ses sentiments pour Emily. Des sentiments qu’elle ne peut pas se permettre d’éprouver. Aussi se distrait-elle autrement et met-elle en contact Emily avec son amant, Sam Bowles, l’homme qui va pouvoir lire la poésie d’Emily et surtout la publier.

Sue espère ainsi qu’une autre personne sera la « victime » consentante de la poésie bouleversante d’Emily. Et si cela la fait connaître à la face du monde, ce n’en est que mieux. Et elle n’aura pas à affronter ses sentiments. Sauf que rien ne va se passer comme prévu pour la simple et bonne raison qu’Emily comme Sue se voient l’une l’autre dans tout ce qu’elles font.

L’origine de l’inspiration

La série nous propose une nouvelle définition du rôle de la muse. Emily écrit moins grâce à Sue que pour Sue. Et l’origine de son inspiration est une sorte de mystère qui confère à la magie ou en tout cas au don inné.

La jeune femme ne souffre (presque) jamais du syndrome de la page blanche. Au contraire, son esprit est assailli de mots H24 le plus souvent inspirés par des visions oniriques avec des représentations de la mort ou des rencontres tout ce qu’il y a de plus vivantes quand elle consent à sortir de sa chambre.

On ne saurait terminer cet article sans évoquer le talent de l’interprète de Emily, Hailee Steinfeld. La partition qui lui est donnée à jouer n’est pas des plus évidentes mais elle s’y attèle avec une force incroyable pour son jeune âge (24 ans), avec drôlerie, insolence et…poésie.

Même chose pour Ella Hunt (Sue), 23 ans qui partage avec sa consœur une passion pour le chant (elle chante dans la saison 2 lors d’une superbe scène d’opéra). Son interprétation de Sue, qu’elle n’hésite pas à rendre désagréable, est toute en finesse.

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