Les asociales Les malignes

Insaisissable Beth Harmon (The Queen’s Gambit)

ATTENTION SPOILERS SUR LA SAISON DE THE QUEEN’S GAMBIT

Quand nous avons ouvert ce site il y a 7 ans (oui, déjà !) après un mémoire de fin d’études sur le même sujet en 2001 (oui, nous sommes vieilles !) et d’un livre en 2012 (oui, c’est une obsession), l’objectif un poil militant de l’entreprise était de mettre en exergue les grands ou petits rôles féminins significatifs, certes de plus en plus nombreux mais toujours en minorité par rapport aux hommes.

En regardant la série de Netflix du moment, The Queen’s Gambit et en nous frottant les mains et les neurones à l’idée d’avoir un nouvel article à écrire sur cette Beth Harmon impressionnante, une autre chose nous a frappés : Femmes de séries version 2013 et son objectif premier ont-il encore leur raison d’être ?

Est-ce que le travail que l’on réclame depuis des années auprès des scénaristes n’est-il pas enfin fait ? A défaut de s’appliquer dans notre réalité sociétale, l’égalité homme-femmes dans les séries (on parle ici des personnages et pas d’égalité salariale entre les acteurs) ne serait-elle pas complètement atteinte désormais ? N’y a-t-il pas autant sinon plus de grandes héroïnes de séries TV que de grands hommes ?

C’est donc Elizabeth Harmon qui nous fait réfléchir à la question et en matière de réflexion, la jeune femme, génie des échecs s’y connaît pleinement.

Plus d’une fois, on aurait aimé entrer dans sa tête pour y voir les rouages et les stratégies se mettre en place même si, soyons clairs, on ne comprend rien aux échecs. Et c’est là, toute la réussite de la série et du personnage : rendre ce grand jeu passionnant et sexy.

Et la série atteint son but non pas en objectivant son personnage féminin. Non, ce n’est pas elle qui est sexy stricto sensu, c’est d’abord son intelligence, son esprit, la force de son regard, son panache. Il y a fort peu de male gaze dans The Queen’s Gambit en dehors peut-être d’une scène de danse en petite culotte qui s’explique par l’ivresse et le besoin de se défouler de cette bête de concours.

D’ailleurs, Beth met du temps à devenir la jeune femme belle et insaisissable des derniers épisodes (il y en a 7)

Hantée

Il y a plus sympa comme début de vie que les premières années de Beth. Des souvenirs heureux avec sa mère jalonnent son esprit mais elle tarde surtout à se rappeler que c’est dans un accès de folie que cette dernière, repoussée par son amant marié, le père de Beth, foncera dans la première voiture qu’elle croisera (avec sa fille à l’arrière).

Beth en sort indemne mais donc orpheline et donc confiée à un établissement pour filles que personne ne veut. C’est là-bas que son obsession des échecs naîtra, au cours de parties clandestines avec un concierge bourru mais bien conscient de la perle qui apparaît devant lui.

C’est aussi à Methuen que Beth développera un goût prononcé pour de divines pilules vertes qui lui permettent d’aiguiser son esprit et de projeter des parties d’échecs au plafond de son dortoir la nuit.

Son adoption par un couple lui permettra de quitter les couloirs sombres et froids de l’orphelinat et redécouvrir ce que peut-être l’amour maternel.

Délaissée par son mari qui voit en l’adoption un bon moyen d’occuper sa femme, Alma n’est pas une mère chaleureuse et joyeuse, pas une marâtre non plus, loin de là.

Elle ne sait juste pas forcément comment devenir une mère. Ca tombe bien ! Beth, dont l’esprit d’indépendance est aussi affirmé que son caractère, ne recherche pas non plus ce genre de relation. Elle est plutôt un chat sauvage qui craint l’eau froide.

Mais finalement, liées par le succès de plus en plus grandissant de Beth et le besoin d’évasion d’Alma (laquelle a quand même un petit côté Kris Jenner !), mère et fille vont apprendre à s’apprivoiser et éventuellement à s’aimer.

L’autre femme sur laquelle Beth pourra compter c’est sa copine d’orphelinat, la forte en gueule, Jolene qui la prend sous son aile dès son arrivée et réapparaîtra dans sa vie des années plus tard, pile quand il le faut comme si elle était une sorte d’ange gardien.

Une Jiminy Cricket version Black Panther dont l’ambition est de venir avocate des droits civils. Jolene a roulé sa bosse et sait très exactement dans quel monde elle vit à la différence de Beth qui évolue dans un cocoon uniquement dévolu aux échecs.

A son contact, Beth se livrera davantage et arrêtera l’alcool et les drogues au profit de road trip et de parties de squash. Un début de vie normale et une meilleure amie à qui parler.

Une première pour Beth qui prend bien soin de ne s’attacher à personne.

Un milieu exclusivement masculin

Surtout pas aux hommes qui partageront ses nuits. Ils sont plutôt des friends with benefits dont l’intérêt commun est mu par les échecs, encore et toujours. Il n’est pas question d’amour mais de défoulement des corps. Et surtout d’amitiés indéfectibles au final.

Beth est bien seule au sommet mais Benny et son groupe de potes ne sont jamais bien loin pour la coacher avant une partie importante.

C’est grâce à toutes les rencontres qu’elle va faire au fil des ans que son jeu va s’affiner. Le génie est une chose mais il faut aussi l’entraîner. Des rencontres forcément masculines puisque le milieu des échecs en est rempli : Beltik, Benny, les livres des grands joueurs, sa rencontre avec le champion du monde russe.

Alors forcément pour ce milieu des échecs et ses commentateurs, Beth est une curiosité de part son sexe mais surtout de part son âge. Il n’y a guère que lors de sa venue en Russie que l’on soulignera qu’il y a aussi des femmes joueuses d’échec professionnelles.

De la part de ses opposants, elle doit moins faire face à de la misogynie ou du machisme qu’à de la jalousie une fois que ces messieurs ont compris, que non, Beth n’est pas une gamine aux stratégies tape à l’oeil qui gagne contre des faibles et se couche devant les forts.

Et quand ces messieurs perdent, il faut bien avouer qu’ils sont pour la grande majorité sacrément fairplay (on conseille la série à Donald Trump ?), s’inclinant devant le génie et l’intelligence de Beth qui n’y croit jamais vraiment.

Beth Harmon parle peu. Tout se passe dans son regard quand elle veut quelqu’un, dans sa gestuelle quand elle s’apprête à commencer une partie, dans son comportement auto-destructeur (alcool et pilule) quand elle est seule et qu’elle étouffe de solitude, dans son rare sourire quand elle est heureuse.

Beth Harmon est insaisissable. Parfaitement impossible à cerner dans toute sa complexité et c’est ce qui en fait un personnage d’exception portée toujours plus haut par son interprète, la géniale Anya Taylor-Joy.

Un must see !

PS : Quant à notre interrogation de début d’article, à vous de nous répondre !

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